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Dubuffet, Feugereux, Soulages… des peintres paysans

 

Le terme de « peintre paysan » a été inventé en 1896 par Jules Breton (1827-1906) pour qualifier son œuvre ou celle de certains de ses condisciples comme Jules Bastien-Lepage (1848-1884) ou Léon Lhermitte (1844-1925). Ces peintres représentaient certes des paysans mais ne travaillaient pas la terre. Jean-François Millet (1814-1875), fils de paysans du Cotentin, près de la pointe de la Hague, en est le représentant le plus illustre.

Les authentiques peintres paysans sont beaucoup plus rares, surtout parmi les artistes connus car il y a un art populaire paysan assez développé dans certaines régions rurales.

Quelle ne fut pas notre surprise, en faisant des recherches sur le sujet, de découvrir que les rares peintres paysans étaient plutôt liés à l’avant-garde et qu’ils ont pour la plupart pratiqué les métiers de la terre pendant la Guerre 40 tout comme Jean Feugereux.

Et ce ne sont pas n’importe quels peintres ! Jean Dubuffet, Engel-Pak, Albert Gleizes ou Pierre Soulages.

On peut y ajouter le créateur du « Palais Idéal », le Facteur Cheval (1836-1924), qui s’affirme dans son autobiographie comme : « Fils de paysan, paysan, je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d’énergie. »

Sur un mur du Palais, on peut lire : « Tout ce que tu vois passant est l’œuvre d’un paysan ». Si ses métiers connus furent employé des Postes et boulanger en Algérie, il attachait plus d’importance à ses origines paysannes et au travail de la terre aux abords de son palais.

Jean Dubuffet (1901-1985) suivit les cours de l’école des beaux-arts du Havre mais hésita très longtemps entre l’activité paternelle de marchand de vins et la pratique de la peinture. Découvreur de l’art brut – et créateur de l’appellation en 1945 – il côtoya de nombreux paysans, créateurs d’étranges sculptures comme Emile Ratier (1894-1984). Est-ce pour cette raison que, selon certaines sources, il semble avoir travaillé la terre pendant la Guerre 40 ?

 

Engel-Pak (1885-1965) est certes moins connu, il partage avec Dubuffet des débuts tardifs en peinture puisque ce n’est qu’après la quarantaine qu’il expose des œuvres abstraites et rejoint le groupe Abstraction-Création de Jacques Villon (un artiste que connaissait Jean Feugereux et qu’il estimait. Il est l’auteur entre autres d’une très belle scène de moisson). En 1934 Engel-Pak achète le mas Trinide, près de Sanary, il l’exploitera pendant dix ans et y accueillera pendant la guerre des amis artistes ou écrivains, en particulier Marcel Duchamp (le surréaliste, frère de Jacques Villon) et Tristan Tzara, le « pape » du Dadaïsme.

Pierre Soulages (né en 1919) fut de 1942 à 1945 « viticulteur, presque par hasard, à trois kilomètres de Montpellier », au mas de la Valsière, sur la commune de Grabels. C’était en fait pour échapper au Service du Travail Obligatoire mais comment ne pas penser que ses grandes toiles noires – sa marque de fabrique qui lui a ouvert les portes des musées du monde entier – brossées et griffées par des instruments inventés et fabriqués de ses mains n’ont pas quelque rapport avec la terre travaillée par le paysan ?

 

Albert Gleizes (1881-1953) loua (1927) puis acquit (1938) une grande et puissante demeure sur les bords du Rhône à Sablons dans l’Isère. En 1930, cet initiateur et théoricien du Cubisme décida de l’ouvrir aux artistes. Mohly-Sabata devint une communauté dont il créa la devise « Etre près de la terre pour être près du ciel ». Une phrase que n’aurait pas reniée Jean Feugereux dont ses œuvres, et plus particulièrement les dernières, montrent l’obsession du ciel. S’il est peu probable que Gleizes eut une activité paysanne, les autres artistes partageaient le travail de la terre et celui de l’esprit, un peu comme les moines. Le maître tisserand de Houx (Eure-et-Loir), le jovial et talentueux Jacques Plasse le Caisne (1901- ) fut un de ceux-là. Il fut le traducteur en tapisserie d’artistes de l’Ecole de Paris comme Manessier, Bazaine ou Jacques Villon. Ignorants de leurs préoccupations agricoles anciennes et communes, Jean Feugereux et lui eurent l’occasion de se rencontrer brièvement.

Maigre mais belle moisson d’artistes qui ont, quelques années de leur vie, partagé le travail dur et exaltant des paysans avant que ceux-ci n’entrent définitivement dans une autre phase tout aussi passionnante comme le révèle les œuvres de Jean Feugereux : celle du machinisme agricole.