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Roland Barthes
Il
y a un travail que j’aime énormément, c’est celui qui consiste à
monter un rapport entre le texte et l’image. Je l’ai fait plusieurs
fois, et toujours avec un plaisir intense. J’adore légender des
images […] Ce que j’aime au fond, c’est le rapport de l’image et de
l’écriture, qui est un rapport très difficile, mais par là même qui
donne de véritables joies créatrices, comme autrefois les poètes
aimaient travailler à des problèmes difficiles de versification.
Aujourd’hui, l’équivalent, c’est de trouver un rapport entre un
texte et des images.
Jules Breton
Ils parlèrent de peinture et de poésie.
André céda aux instances de son compagnon et récita quelques vers de
sa composition, d’une belle sonorité que prolongeait la pensée et
dont les rimes vibrantes volaient se perdre dans la forêt.
Jean le complimenta de telle façon qu’il se trahit et qu’il fut
forcé d’avouer que lui aussi faisait des vers. Il trouvait, dans cet
art nouveau pour lui, un dégagement à un excès de lyrisme dont
l’expression, d’abord cherchée au moyen du pinceau, avait affaibli
ses tableaux par un sentimentalisme trop insubstantiel.
André s’en étonna, car les peintres, le plus souvent, sont étrangers
aux lois de la poésie.
Jean, au contraire, s’étonnait de ne pas les voir s’y livrer
davantage ; l’étude de la peinture, en les initiant aux choses de la
nature et aux lois de l’art plastique, devrait leur démontrer quelle
analogie il y a entre celles-ci et celles de la poésie : proportion,
rythme, coloration, gradation, unité, variété et bien d’autres ;
quel rapport il y a entre les vibrations des mots et celles des
couleurs, entre leur allure et celle du dessin, de sorte qu’on peut
dire un tableau sonore et une poésie lumineuse, et il ajouta que les
consonnances des mots éveillent parfois, de même que les vibrations
de la couleur, selon la place qu’elles occupent, comme des échos
étrangers à leur sens propre et qui apportent un mystérieux
complément à l’idée ou à l’effet harmonique.
[…] Puis ils s’assirent sur une roche vêtue d’une mousse couleur
d’amadou. Ils dominaient le pays. […]
« Quel beau tableau ! dit l’un. – C’est un vrai poème, » ajouta
l’autre.
Et
ils reprirent leur comparaison entre la poésie et la peinture.
« On le voit, recommença André, la peinture peut exprimer les
impressions de l’âme, et la poésie celles de la vision ; l’une par
les effets de couleurs, l’autre par les effets de mots. Le mouvement
du rythme dessine l’allure des formes, tandis que les sonorités
donnent presque l’illusion des couleurs. »
[…] Et Jean termina le parallèle entre les deux arts en s’écriant :
« N’est-il pas divin, ce travail créateur qui absorbe tout l’être et
dont on a à peine conscience, tant ses outils sont légers ? tandis
que le peintre s’absorbe péniblement pendant des mois sur une
toile ! Le poète est le roi de la nature. Il est le maître de sa
pensée : il est le maître du monde qu’il s’est créé. Il entrevoit
l’infini. Il se plonge dans de merveilleux délices ; il traverse en
vibrant les plus tragiques horreurs. Qu’il chante ou qu’il pleure,
sa joie est la même, c’est le frémissement divin de la création.
Comme je voudrais être poète !
-
Comme je voudrais être peintre ! répondit André. Le peintre n’a-t-il
pas les mêmes privilèges, Et il rend la vie tout entière. Sa
création est moins variée, mais plus complète et plus profonde ! »
La
conclusion définitive fut que le poète et le peintre, s’ils en
avaient la joie, avaient aussi les désespoirs de leur art, et que,
si l’art est divin, l’homme est plein d’infirmités.
(Savarette,
roman, 1898, pp 159-164)
Charles Camoin
"... si le peintre a la faculté de méditer, son métier n'est pas
d'écrire. C'est par le truchement et par les moyens de son art qu'il
doit chercher à exprimer les forces de son tempérament. Il ne doit
pas empiéter sur les attributions de la critique : il doit se
rapporté à elle pour commenter et expliquer ce qui, chez lui, doit
toujours garder quelque chose d'intuitif et de mystérieux."
(in
Louis Thomas, 120 Peintres sculpteurs graveurs architectes
décorateurs, Aux Armes de France, Paris, 1944 - pages 44-45)
Edouard Detaille
C’est un usage assez répandu de nos jours de se mêler de choses
auxquelles on est complètement étranger : les littérateurs exposent
leur peinture, et on demande aux peintres d’exposer leur
littérature ! Me voici tout simplement comme Alfred de Vigny,
écrivant une préface pour Grandeur et Servitude militaire.
(début de la préface à Albert Guillaume, Mes 28 jours,
Simonis, Paris, 1898)
Henry Déziré
Les théoriciens réalisent rarement des œuvres qui égalent leurs
théories.
(in plaquette Chantereau)
Estève
Un
artiste ne peut pas parler de son art, il est l’homme le plus mal
placé pour cela. Comment pourrait-il trouver la distance nécessaire
pour juger ? Nous ne connaissons pas profondément nos proches, nous
manquons de recul. Et puis un peintre est fait pour peindre, non
pour écrire. Chacun doit se contenter du métier qu’il a choisi, ou
que sa nature l’a contraint de prendre. Si je dépose le pinceau pour
prendre la plume, à peine ai-je écrit une phrase que je m’aperçois
de la vanité de mon propos. Enfin, si je veux m’exprimer en tant que
je suis Estève et non tel autre, le mieux que j’aie à faire est de
tracer une composition qui ne puisse être faite que par moi.
(in Jean Grenier, Visite à Estève, 1952, dactylographie,
Paris, BN, Mss, Fds Grenier)
Jean Louis Forain
Parmi les peintres, il y a ceux qui font des théories, et puis il y a ceux
qui font de la peinture.
Gavarni
disait souvent à J. Gigoux : "Les
mots que je mets au bas de ma pierre me coûtent autant de travail que le dessin
même." ... "Je pars souvent à l'aventure, courant çà et là par les rues,
regardant les enseignes, toujours à la poursuite d'un mot piquant dont je puisse
me servir et que je note immédiatement."
(rapporté par Emile-Bayard,
L'Art en Anecdotes)
Albert Gleizes
L’interdiction est faite aux peintres, interdiction de date récente
érigée en dogme, de parler des choses ayant le plus de rapports avec
leur profession sous peine d’être accusés de devenir des
intellectuels, ce mot tout à coup érigé en insulte ; les arts
plastiques étant certainement, en dehors de certaines concessions
d’ordre instinctif, le produit de la sottise et de l’ignorance ; et
des théoriciens quand ils osent demander des principes ailleurs que
dans le champ du Passé immédiat.
N’y aurait-il là en réalité qu’une tactique ayant pour but de les
frustrer au profit d’une catégorie d’écrivains qui se croit menacée
– par ce que je veux croire qu’elle n’envisage le fait dont nous
parlons que d’un seul point de vue, - de ce qui est peut-être la
meilleure partie d’eux-mêmes, celle qui a un intérêt didactique dans
une époque où de plus en plus s’accuse le mouvement centrifuge des
idées dans la masse des hommes.
A
bien mettre les choses à leur place, dans le plus désintéressé
esprit de conciliation, il me semble que le profit pour chacun
serait grand à s’entendre mieux. Les peintres parlant et écrivant
ouvertement sur les choses de leur métier, la tâche du critique
d’art serait grandie. L’œuvre d’art serait vue sous deux angles,
celui sous lequel l’a conçue l’artiste, celui sous lequel une
opinion publique avertie la dénoncerait.
(Tradition
et Cubisme, vers une conscience plastique, Povolozky, Paris,
1927, pp 180-181)
Vincent van Gogh
"Il y a tant de gens, surtout parmi nos amis, qui pensent que les mots ne
représentent rien. Au contraire, n'est-ce pas, il est tout aussi intéressant et
tout aussi difficile de bien dire quelque chose que de bien peindre quelque
chose"
(Lettre à Emile Bernard du 19 avril
1888)
Sacha Guitry
Etre doué, c’est n’avoir pas assez de talent pour se spécialiser. Un
don n’est agréable que s’il est accompagné, au moins, d’un autre
don. L’homme qui serait seulement doué pour le dessin serait un
médiocre dessinateur. Mais s’il est également doué pour la musique
et la littérature, ce serait un compagnon charmant.
(De
l’Amitié, Le Matin, 30 septembre 1910)
Jacques Hérold
Seule, la tête, trop tatillonne, n’oserait point l’éclat d’un mot.
Derrière lui, ce que l’être laisse tomber, comme des épluchures, de
vieilles peaux. Je me sens mal à l’aise de parler avec tant de
précision. C’est la peinture elle-même qui doit peu à peu livrer son
secret, livrer des secrets, et dans la genèse du tableau c’est avant
tout par la main que la pensée passe, et tous les mots que je puis
me dire et qui m’aident sont aux ordres de ce chef d’orchestre de la
composition qu’est la main. Lorsque je dis de telle tache ou de tel
groupe de taches, c’est cela, je ne voudrais surtout pas que l’on
croie que cela n’est pas aussi autre chose. A tel autre moment, je
prendrai d’autres mots, et si celui qui regarde y voit tout autre
chose, il aura peut-être raison et je reconnaîtrai peut-être qu’il a
raison.
(Entretien
avec Michel Butor, Le Musée de Poche, 1964)
Edward Hopper
"Si vous pouviez le dire avec des mots, il n'y aurait aucune raison
de le peindre"
Charles Kvapil
…
que le peintre parle peu, mais qu’il peigne beaucoup…
(in Charles Fegdal, Charles Kvapil, Chantereau)
André Lhote
"L'épithète de peintre théoricien appliquée à un artiste qui, au
lieu d'aller au café, réfléchit de temps en temps sur son cas pathologique,
apparaît aussi saugrenue que le serait celle de peintre-gourmet appliquée à
celui qui aime la table; de peintre-musicien à celui qui joue de l'accordéon ou
de peintre-pêcheur à la ligne à celui qui aime dormir au bord de l'eau. Il n'y a
pas de doctrine. Il y a des amusements de l'esprit en marge des amusements du
pinceau."
(in
Conferencia n°22 du 1er novembre 1926)
Vlaminck
En
art, les théories ont la même utilité que les ordonnances de
médecine : pour y croire faut être malade.
(Tournant dangereux, p 179)
Voltaire
On dit que notre ami Coypel
Imite Horace et
Raphaël :
A les surpasser il
s’efforce ;
Et nous n’avons point
aujourd’hui
De rimeur peignant de
sa force
Ni peintre rimant comme
lui.
A propos de Charles Coypel, cité par René
Ménard dans Histoire des
Beaux-Arts, Paris, 1875 (page 491) |